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Le cheval barbe entre France et Algérie : lumières et paradoxes d’une «race-fossile» (1542-1914)

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Par Blandine HUSSER(1) (Communication présentée le 5 Avril 2018, Manuscrit accepté le 11 Octobre 2018)

Vétérinaires historiens et définition du barbe au xixe siècle

Une double rupture au XIXe siècle L’émergence des races domestiques modernes (fin XVIIIe -début XIXe siècle) Entre la fin du XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe siècle, un grand choc ébranle l’Occident dans le domaine de l’élevage avec la création des races domestiques modernes. Si le mot race existait déjà auparavant pour caractériser des populations animales locales, relativement homogènes et définies par leur origine, il est désormais employé avec un sens radicalement différent, hérité des récentes avancées de la Zoologie et de la Zootechnie. Ce grand basculement opère un transfert des fondements de la notion de race, de la terre à l’animal, de la géographie à la morphologie, de la nature à l’homme démiurge. En France, les races primitives, parfaitement adaptées à un milieu donné, souvent difficile, et vivant dans des conditions aussi proche que possible de l’état de nature malgré leur état domestique très traditionnel, cèdent progressivement le pas à des races améliorées, façonnées par une sélection rigoureuse, une alimentation riche et adaptée, la perpétuelle recherche d’une adaptation optimale à une fonction donnée. Les critères morphologiques deviennent prépondérants. C’est ici que le bât blesse dans le cas du Barbe, qui accède sans aucune transition à ce statut occidental plaqué sur des pratiques équestres orientales très différentes.

La conquête et la colonisation de l’Algérie

L’Afrique du Nord possède une géographie extrêmement variée, constituée du nord au sud de plaines côtières, de montagnes élevées, de hauts plateaux et de steppes semi-désertiques. Les animaux qui y vivent présentent des morphologies très diverses en fonction de leur région d’origine, mais également – dans le cas des animaux domestiques – des pratiques de sélection et d’entretien de leurs éleveurs ainsi que des usages auxquels ils sont destinés. Cependant, l’homogénéité régionale est elle-même souvent difficile à percevoir. En un mot, le Barbe entendu dans sa définition pluriséculaire de cheval originaire d’Afrique du Nord n’est pas en mesure de se plier en l’état aux nouveaux critères européens de la race : le terme est aussi vaste et flou que le serait celui de cheval français (Figure 1). Les premiers officiers de cavalerie de 1830 avaient compris ce problème : ils en avaient conclu à juste titre que le terme de Barbe n’est qu’une appellation générique. La plus grande logique préside à cette prise de conscience : s’appuyant sur la diversité chevaline de la France, ils établissent qu’il ne peut exister « un Barbe », mais qu’il en existe nécessairement plusieurs types qu’il convient de bien distinguer. Cependant, la nécessité de reconstituer les ressources chevalines, doublement dévastées par la guerre et influence énormément ces études, ainsi que la conviction des Français que la race barbe est en dégénérescence depuis plusieurs siècles. Le retour à un type oriental originel légendaire est considéré comme le seul moyen de restaurer la qualité des chevaux algériens : par conséquent, les auteurs vont s’attacher à retrouver ce type au milieu de cette apparente anarchie de chevaux tous différents, les anciennes structures locales, fragiles, ayant été trop rapidement mélangées par les déplacements de troupes et les réseaux d’achat. Louis Mercier est sans doute l’exemple le plus parlant de ces tentatives (Figure 2). Louis Mercier : le Barbe ou les chevaux d’Algérie ? Races équines, populations humaines Envoyé en Algérie, le vétérinaire militaire Louis Mercier publie en 1847 son Traité sur l’hygiène, l’élève et l’amélioration des animaux domestiques en Algérie, qui comporte une Notice sur les races d’animaux domestiques en Algérie (Mercier, 1847). Face à l’incompressible diversité morphologique des populations équines de l’Algérie, il conclut que l’histoire constitue la troisième clef de lecture essentielle de ces distinctions avec l’environnement et les usages sociaux : Pour bien se rendre compte des races d’animaux domestiques comme des races humaines d’un pays, il faut non seulement connaître les influences particulières de son climat, les habitudes de sa population, mais aussi et surtout son histoire ; car si les deux premières causes fusèrent leur influence latente dans les races, les invasions des peuples étrangers y apportèrent chacune une cause de modification. Or le nord de l’Afrique a été envahi de tous temps par des peuples divers qui y ont laissé des traces de leur passage, traces que l’on retrouve aujourd’hui dans les mœurs, dans les monuments, dans les races d’hommes, et que nous allons retrouver aussi dans celles des animaux domestiques.  Selon ce système, le cheval algérien primitif est le cheval arabe, qui a ensuite évolué – dégénéré – dans ce nouveau milieu et sous l’effet des invasions successives, introduisant principalement le sang vandale, le sang turc et le sang espagnol, dont Mercier pense retrouver des traces dans les morphologies actuelles. Ainsi par exemple, la tête busquée que présentent certains individus prouve leur filiation avec les chevaux européens des Vandales. Six races pures se distinguent de cette nouvelle tentative de classification : Arabe, Barbe, Turque, Numide (ou des plaines), Kabyle (ou des montagnes) et enfin du désert. Certains croisements plus aisément reconnaissables donnent ensuite quatre sous-races : Il y aurait aussi des variétés à établir dans chacune de ces races. Mais cette étude ne pouvant être faite qu’en voyageant par tout le territoire soumis à notre domination, et en séjournant pendant un certain temps dans chaque localité et dans chaque tribu, je n’ai pu entreprendre ce travail. La méthode de Mercier consiste à effectuer « beaucoup de croquis de chevaux même des plus communs », ce qui lui permet de reconnaître plus facilement des constantes. Les gravures des profils de chevaux représentatifs des races-mères qu’il a identifiées sont jointes à ses travaux. Il faut reconnaître que ces dessins sont presque inexploitables pour l’historien aujourd’hui, surtout sans le reste du corps. Tout au plus permettent-ils de comprendre la catégorisation employée par Mercier, et dans les grands traits certaines particularités des chevaux d’Afrique du Nord (Figure 3).

Le stud-book de la race barbe en Algérie (1886)

Créé par arrêté du 8 mars 1886, le stud-book algérien est remarquable de précision. Pour chacun individu ou presque, nous disposons des informations suivantes : nom, sexe, date de naissance, ascendance paternelle et maternelle, taille au garrot, couleur de la robe, oreille fendue ou non, marques et cicatrices éventuelles (dont celles dues au feu arabe), nom du propriétaire. Un identifiant unique – celui de l’inscription au stud-book – évite toute ambiguïté entre chevaux du même nom. Sur cette base, il est possible d’identifier des lignées et de les localiser, de repérer les principaux reproducteurs et leurs éleveurs, ou encore d’évaluer les évolutions de taille. Le recoupement des données année par année permet également de préciser les dates de décès. Les données du stud-book servent de structure sur laquelle viennent ensuite s’insérer d’autres types de sources mentionnées plus haut. Les inconvénients existent : seule la population des animaux inscrits au stud-book, c’est-à-dire des reproducteurs pour la très grande majorité au départ, est prise en compte. Néanmoins, il est possible de prendre en compte les autres chevaux clairement identifiés via des fiches sur le même modèle.

Une amélioration figée dans sa transition

Il est à noter que l’ouverture d’un stud-book de la race barbe a eu lieu dans une optique totalement différente de celle qui avait animé les Anglais avec leur pur-sang, ou encore des races de trait françaises dans la seconde moitié du XIXe siècle (Lizet, 1989). Le stud-book britannique était tourné vers l’avenir auquel il fournissait une base stable en enregistrant un résultat jugé parfait ; le stud-book algérien est le résultat d’une action menée sur la défensive et avec un sentiment d’urgence : celui de la préservation des derniers éléments ayant échappé à une politique d’élevage menée depuis les années 1850 et considérée comme un échec. La seconde section du stud-book, qui existe toujours aujourd’hui, est réservée aux croisements tentés pendant un demi-siècle, entre 1850 et 1900, avec l’anglo-arabe, l’arabe et le pur-sang anglais. L’anglomanie et l’arabomanie des officiers de l’époque les avaient conduit à penser que seuls ces trois « pur-sang » pouvaient régénérer la race barbe jugée dégénérée (Aureggio, 1893). Paradoxe issu de cette idée de retrouver le Barbe authentique par ce biais : à aucun moment donc l’Arabe-barbe n’est considéré comme la création d’une nouvelle race. Aux yeux des Français, il est une amélioration, qui se manifeste sur le papier comme un retour vers un passé idéalisé. Et pourtant dans les faits, cet équidé ne se fondra jamais dans la population barbe. Il conservera toujours le nom d’Arabe-barbe, ce qui permet certes de le repérer aisément dans les registres, mais qui révèle également qu’à la fin du XIXe siècle, l’Algérie ne possède plus une mais bel et bien deux races enregistrées distinctes. Les autres tentatives militaires telles que l’Anglo-barbe ou l’Anglo-arabe-barbe restent quant à elle au stade d’expérience éphémère de quelques décennies, en raison de la mauvaise conformation de la majorité des sujets obtenus, et surtout de leur très faible nombre en proportion avec à la population totale enregistrée au Stud-book(Geoffroy-Saint-Hilaire, 1919)

CONCLUSION

Contrairement à l’Anglo-arabe, qui à la même époque absorbe définitivement les races limousines et tarbaises, ici le processus est resté à jamais inachevé. La cohabitation actuelle dans un même stud-book du Barbe et de l’Arabe-barbe est en réalité le reflet d’une transition fossilisée, jamais aboutie entre un cheval « primitif » et une race améliorée. L’intégration dans le futur de ces animaux issus de croisements dans une base prosopographique dédiée permettra peut-être de mieux comprendre pourquoi cette expérience s’est arrêtée là. En France et en Algérie, la présence de matériel génétique ancien appartenant à des individus identifiables avec précision et enregistrés au stud-book, ouvre également des possibilités nouvelles pour étudier l’évolution des populations barbes algériennes en croisant divers apports disciplinaires dans le contexte actuel des recherches en paléogénomique équine (Librado et al. 2015 ; Librado et al., 2017). La longévité du terme « Barbe », qui qualifie sous le même vocable un ensemble évolutif de chevaux du XVIe siècle à nos jours, présente ainsi autant d’avantages que d’inconvénients. Le principal atout, quasiment unique dans le monde équestre, est la possibilité d’étudier dans des conditions privilégiées les évolutions d’un équidé sur plusieurs siècles. Le principal obstacle réside précisément dans le fait que le Barbe actuel, loin d’avoir résolu ces contradictions, les a entraînées avec lui dans l’univers radicalement différent que constitue l’ère du « cheval de divertissement » depuis la seconde moitié du XXe siècle (Digard, 2004).

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